La longue marche d'un père

Le caporal Emilio Moncayo, détenu dans la forêt colombienne depuis douze ans, pourrait être libéré avant la fin de la semaine. Un accord a été signé entre les autorités et la Croix-Rouge. Son père, Gustavo, raconte son combat pour arracher son fils aux mains des Farc.
Depuis le 26 octobre 2006, Gustavo Moncayo porte des chaînes aux poignets. « Ce jour-là, j'ai décidé que je les garderais jusqu'à ce que mon fils soit libéré », explique-t-il. Cela pourrait se passer demain ou vendredi. Emilio, son fils, est aux mains des Farc depuis le 21 décembre 1997. Dans les montagnes de la cordillère centrale, sa garnison est attaquée. Vingt-deux de ses camarades sont tués. Il est enlevé avec dix-sept autres. Il n'a pas 19 ans.
Son père reçoit dans une chambre modeste de la banlieue de Bogota, au milieu de centaines de photos et de dizaines de petits carnets. «Emilio a du courage. Il tient depuis plus de douze ans. Depuis, j'ai tout laissé et je n'ai qu'un seul but : sa libération. En 2007, j'ai décidé de marcher. Je devais faire quelque chose, alors je marche.» Gustavo a quitté à pied son village de Sandona avec sa fille. Ils ont mis deux mois pour parcourir les 800 kilomètres qui les séparaient de Bogota. Il s'est installé sur la place Simon-Bolivar pendant plus de soixante jours. À mesure qu'il raconte son histoire, il sort des photos de son bureau, de son placard, de son cartable. Il allume l'ordinateur sur lequel sont stockés des milliers de clichés, tous en relation avec son combat. «Nous sommes allés en Europe, Italie, France, Belgique, Espagne.» Gustavo Moncayo raconte son histoire posément, avec un calme déconcertant. Après l'Europe, il a parcouru les États-Unis, le Mexique, le Nicaragua, l'Argentine. Il ponctue son récit de photos avec Cristina Kirchner, la présidente argentine, Daniel Ortega, le président du Nicaragua. Il lance une vidéo sur son ordinateur. Il s'agit de la dernière preuve de vie qu'il ait reçue, en septembre. La qualité est étonnante, le montage parfait. Cela commence par un générique où l'on voit danser le drapeau des Farc sur un chant révolutionnaire. Puis apparaît Emilio, souriant, moustachu, calme. «Depuis le 16 avril 2009, date à laquelle les Farc ont décidé de me libérer, je déambule à travers la jungle, esquivant des interventions armées, des bombardements qui mettent ma vie en péril… Monsieur le Président (Uribe), ouvrez la porte s'il vous plaît. Je veux être libre.» Gustavo affirme que les manœuvres de l'armée empêchent la libération de son fils. Syndrome de Stockholm ? Quand il parle, on a l'impression que le président Uribe est responsable de la détention d'Emilio depuis douze ans dans la forêt amazonienne.

« Le gouvernement me traite de terroriste »

Sur la vidéo, Emilio salue sa maman, Elena, son papa, Gustavo, la sénatrice Piedad Cordoba (qui mène les négociations avec les Farc pour les libérations), le président Chavez et le président Correa. On entend les cris des animaux de la forêt qui l'entoure. Il sourit mais son regard est dur. La vidéo s'arrête. «J'admire ce qu'il fait», dit son père. Puis un long et lourd silence envahit la petite chambre. Gustavo repart vers son placard et en sort une pochette plastifiée contenant d'autres photos. «Celles-ci me valent beaucoup de problèmes.» Elles datent de 2001. À l'époque, le président Pastrana avait engagé des négociations avec les Farc. Les rebelles avaient exigé la démilitarisation d'un large territoire dans la région de Caguan. Les chefs de la guérilla se promenaient tranquillement dans San Vicente de Caguan, alors qu'à l'extérieur de la zone les combats et les enlèvements continuaient. Les guérilleros recevaient les journalistes, organisaient des conférences de presse. Des universitaires venaient travailler sur la guérilla, on se prenait en photo bras dessus, bras dessous avec les guérilleros. Gustavo exhibe des clichés de lui avec Marulanda, Mono Jojoy, Tirofijo, Cano, Reyes, les plus hauts responsables de la guérilla. «Je me suis fait passer pour un journaliste. J'avais un magnétophone, un carnet et un appareil photo. Je voulais les approcher pour parler de mon fils. Mais je n'ai rien pu leur dire, j'avais trop de rage en moi. À cause de ces photos, le gouvernement me traite de terroriste.» Gustavo jette un regard sur la montre du visiteur. «Moi, je n'en porte plus depuis 2001.» Pour ne pas voir le temps passer ? Il se lève et sort de son cartable une lettre plastifiée. «C'est la première que j'ai reçue.» Elle a été rédigée par son fils en 1999. Au milieu est écrit en grandes lettres rouges : «Feliz compleano, papa.» «Du silence de la forêt, je crie de toute la force de mes poumons, bon anniversaire, papa.» Gustavo insiste pour la lire à haute voix. C'est une lettre poignante d'un fils à son père. «Soy de tu sangre mi viejo» (« je suis de ton sang, mon vieux»). Gustavo s'arrête à nouveau, le regard fixe. Tout à coup, il tire un carnet d'un tiroir de son bureau. Puis un autre, et encore une autre. «Je note tout, mes rendez-vous, mes impressions, mes colères.» L'écriture est appliquée, les textes sont entourés de dessins. «Là, dit-il en pointant un croquis, c'est quand j'ai rencontré Frederik De Klerk, le Prix Nobel de la paix ».
Lorsqu'on lui demande ce qu'il va faire après la libération, Gustavo s'écrie : «Oh là là !» Il réfléchit, puis : «Rentrer à la maison à Sandona…»

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